Portrait de chercheur

Rencontre avec le géographe Philippe Pelletier spécialiste du Japon suivi par Christine Bouteiller, réalisatrice du film documentaire "Le géographe et l'île"

La délégation de prêtres venue de Kyûshû, et accompagnée de la parade nautique kaidenma, débarque dans la baie de Miura. C’est là que se seraient échoués des moines bouddhistes au cours du Moyen-Âge, et qui auraient été rescapés par les insulaires. En remerciement, les moines auraient donné les « cinq graines » (gokoku) qui aurait permis l’agriculture. Kanmai célèbre cet épisode. 16 août 2016.

L’objet du film-documentaire de Christine Bouteiller (Scotto Productions – 2018, 73 min) fut de suivre le géographe Philippe Pelletier du premier au dernier jour de son terrain d’étude sur une île de la mer Intérieure japonaise Iwai-shima dans le département de Yamaguchi, à l’ouest, vers Kyûshû.

Iwai-shima est une toute petite île en forme de cœur au sud de l’archipel, théâtre d’un combat anti-nucléaire et d’expériences d’autonomie énergétique et alimentaire. Elle possède trois caractéristiques notables :
– le projet de construction d’une centrale nucléaire ;
– le mouvement d’opposition et de « retour à l’île » (shima okoshi) que ce projet a suscité sous forme de néo-ruralisme (relance agricole notamment) ;
– la tenue tous les quatre ans (soit en août 2016) d’une fête dite Kanmai (« Fête des déités ») qui constitue un enjeu important de cette problématique.

Retour sur l'histoire et la "fabrique" de ce film-documentaire avec l'enseignant-chercheur géographe Philippe PELLETIER spécialiste du Japon et de l'insularité (EVS, UMR 5600 - Université Lyon 2).


Pourquoi choisir comme géographe, spécialiste du Japon, l'île d’Iwai-shima ?

Un an après la catastrophe de Fukushima (11 mars 2011), un groupe de Japonaises et de Japonais habitant dans la région lyonnaise, piloté notamment par une collègue sociologue, Sugita Kurumi, a projeté un film à Lyon, le 17 mars 2012. Intitulé Comme l’abeille qui fait tourner la terre autour du soleil et réalisé par Kamanaka Hitomi (2010).  Ce long métrage documentaire évoque notamment la lutte anti-nucléaire des insulaires d’Iwai-shima, au milieu d’une problématique consacrée aux énergies douces (des séquences ont également été tournées en Suède…).

La vue de cette île, de ses habitants, de leur courage dans une lutte inégale m’a impressionné. Profitant d’une mission au Japon en juin 2012, j’ai décidé d’aller me rendre sur place, d’autant que, ayant habité Hiroshima pendant deux ans (1984-1986), je n’avais jamais eu l’occasion de visiter cette île pourtant située à 70 kilomètres de là. Son combat anti-nucléaire venait de démarrer, mais les médias et les militants japonais parlaient de Kaminoseki, donc d’un lieu qui désinsularisait la problématique, à laquelle je m’intéressais alors pour ma thèse sur l’insularité dans la mer Intérieure centrée sur la construction des viaducs. Je suis revenu à Iwai-shima en août 2016 (année du Kanmai), et avec l’équipe de tournage (la réalisatrice Christine Bouteiller et un cameraman et cadreur hors pair, Swann Dubus).

La délégation de prêtres shintô qui rentre chez elle (Imi, sur Kyûshû) est saluée sur le port d'Iwai-shima, 19 août 2016.

Comment caractérisez-vous les intérêts "géographiques" de cette île ?

Iwai-shima est une île mi-agriculteurs/mi-pêcheurs (hannô hangyo), une configuration assez fréquente au Japon, mais avec un équilibre qu’on ne retrouve pas toujours puisque la proportion entre les deux est ici globalement égale. Sociologiquement et culturellement, les deux mondes sont distincts au Japon, comme ailleurs souvent. Le monde de la mer est même très à part (vérifiable par les réseaux de matrimonialité, les propos…).

Politiquement et culturellement, ce sont plutôt les notables d’origine paysanne qui, historiquement, dominent et dirigent Iwai-shima. Mais trois paradoxes apparaissent. Premièrement, il existe un système ancien de répartition plus ou moins collective des terres (système dit kabu), qui a même échappé à la réforme agraire de 1947 (ce qui en dit long à la fois sur sa force, et sur la situation de l’île par rapport au reste du Japon : conséquence d’un éloignement ou d’autre chose ?).

Deuxièmement, la fête historique de l’île, Kanmai, qui a lieu tous les quatre ans normalement depuis le Moyen Age, se déroule d’abord sur la mer (parade nautique appelée kaidenma), puis sur la terre. Elle mobilise des thématiques maritimes (un naufrage ancien de moines bouddhistes) et surtout agraires (culte des « cinq graines », déité locale dite Kôjin, le « dieu sauvage »… ). Le culte de Kôjin relève de croyances liées aux cultivateurs et, plus archaïquement, aux chasseurs-cueilleurs. Il reste relativement impénétrable, puisque l’un de ses lieux au fin fond de la montagne est très discret, son accès aussi, notamment pour le visiteur.

Troisièmement, ce sont les pêcheurs qui ont impulsé la lutte anti-nucléaire (parce que le projet de centrale menaçait leur zone de pêche par un vaste terre-plein et par les effluents) et qu’ils ont réussi à rallier les paysans ainsi que leur tête de proue (celui-ci n’est ni maire, ni élu, mais il apparaît clairement comme étant le « big man » de la communauté insulaire, notamment pendant Kanmai ; c'est lui que l'on voit de dos en kimono noir, agitant un éventail sur la première photo.).

Philippe Pelletier regarde l'une des dernières boucles de la parade nautique kaidenma.

 

La parade finale shakiri, qui accompagne les prêtres à leur embarquement, est menée par les femmes. Il s'agirait d'une innovation contemporaine.

Quel a été votre regard en tant que géographe sur le combat des habitants d'Iwai-shima contre la construction d'une centrale nucléaire ?

Il ne s’agissait pas de prendre parti mais d’observer, avec le tact nécessaire, au moins pour mettre en confiance. C’est une lutte territoriale et mésologique. Sa thématique (la nature, la zone de pêche, le territoire, la communauté insulaire et tous les discours qui les accompagnent) est largement géographique, surtout si elle est approchée sous un angle spatial (le lieu, les distances, les mobilités, l’occupation de l’espace, la conception territoriale, le mode d’appropriation spatiale pendant les manifestations et occupations, les alternatives, etc.).

En tant que Géographe spécialiste du fait insulaire et de l'insularité, comment "lisez" vous cette île ?

C’est un microcosme, un excellent résumé, une synthèse. D’abord de la petite île japonaise, quasi archétypale, dans toutes ses composantes (a priori unitaire et unie, en fait c’est beaucoup plus compliqué que cela et cela se traduit dans l’espace : répartition de l’habitat, division des quartiers, localisation des champs, des vergers, des rizières, des zones de pêche, des zones aquacoles, des forêts, des lieux de culte…), ensuite du Japon lui-même (qui est un archipel…).

Tout y est. Même si l’élément urbain semble absent, il n’est pas loin (en face ou plus loin, Hiroshima, Ôsaka, etc., lieu d’études, de migrations de travail saisonnières ou définitives, de recherche d’un conjoint…). Ou bien il se manifeste sous des formes de modernité (Internet, wifi, téléphones portables partout ; mais télévision discrète, une seule machine de distribution automatique de boisson pourtant si fréquente sur Hondo).

La circonscription insulaire semble faciliter la lecture géographique, en réalité elle dédouble la focale de toutes les problématiques (un topos classique des chercheurs sur l’insularité et l’iléité).

Qu'est-ce que ce film dit de votre approche de "terrain" ?

Le film simplifie fatalement mon approche, parce qu’il ne peut pas montrer la somme de lectures, de prises de note, l’intégralité des entretiens, la photographie, etc. Le choix de la réalisatrice est de montrer aussi que « le chemin se fait en marchant », chemin ici analytique et « intellectuel » (savant), mais qui peut être aussi philosophique, poétique ou politique. C’est parcourir, arpenter, suer, grimper, marcher, marcher, marcher, s’asseoir, penser, noter, penser, écrire, restituer. Vivre.

Etre filmé sur un terrain de recherche, qu'est-ce que cela change à vos pratiques de géographe ?

J’en ai deux visions différentes : sur le coup et après. Sur le coup, tout est organisé en conséquence (planning, logistique, matos, debriefing, visionnage des rushs, préparation de la journée du lendemain), mais les exigences ne sont pas les mêmes entre la réalisatrice, qui veut prendre le maximum de vues, ne rien rater, et avoir le maximum de rendez-vous, et le chercheur, qui sait qu’il arrive sur un terrain pas évident quoique soft en apparence, qu’il doit prendre son temps et du temps, laisser venir, se familiariser et être familier… On ne voit pas non plus tout de suite les résultats profonds de la moisson, car l’analyse plus poussée vient après, de retour en France.

Après coup, en travaillant sur le montage avec la réalisatrice, en relisant les notes, en revoyant les entretiens, en discutant sur le choix des sélections et des coupes, on voit ou on devine d’autres choses. L’envie apparaît d’écrire un livre : mais sur quoi ? Le film et l’île, ou l’île sans le film ? Pour le moment, je rédige un mix entre les deux, à la fois récit de voyage, et analyse savante. Mais je ne peux pas faire la même chose qu’après mon terrain dans les îles Gotô d’où j’ai tiré un récit (Les îles Gotô, voyage aux confins de la Japonésie, 2015), parce qu’il y a le film, sa préparation, le tournage, la réaction des gens quand même conditionnés par la présence du micro et de la caméra, moi-même étant aussi conditionné (mais à quel point ?), le montage, la diffusion…

Pour le moment, je n’arrive pas à trouver la formule complètement satisfaisante, d’autant que je me suis embarqué dans une recherche très anthropo-religieuse et esthético-artistique sur le personnage de Kôjin qui apparaît dans la kagura (danse sacrée) de Kanmai. Car, bien que central dans Kanmai et dans d’autres fêtes de la région (mais sous une mascarade différente), Kôjin est comme dédaigné par les travaux savants, comme s’il était inintéressant, alors que ce n’est pas le cas. Le kagura véhicule par ailleurs des mythes liés à l’empereur et au culte impérial : c’est du « lourd » comme diraient les étudiants.

A la fin de Kanmai se tient une kagura (danse sacrée shintô) où apparaît, sous un masque rouge menaçant, la déité locale de l'île, Kôjin, alias le "dieu sauvage". L'un des objectifs de la fête est de transformer son pouvoir destructeur en énergie positive. Kôjin chasse également les démons.

Comment se construit et se coordonne une démarche documentariste avec une démarche scientifique ?

Par des rencontres, des échanges fréquents et des discussions approfondies entre la réalisatrice et moi-même. Christine Bouteiller, la réalisatrice, a effectué un travail de documentation remarquable, et qui m’a beaucoup impressionné. C’est une véritable chercheuse, qui posait plein de questions sur tout, qui traquait la petite bête, arguant de sa supposée ignorance pour fouiller les recoins de la connaissance du Japon et de l’insularité, et, déjà, avec son regard de cinéaste.

Car l’une des choses qui m’a frappé, c’est que sans savoir évidemment le résultat final, Christine savait déjà beaucoup et bien ce qu’elle voulait, souvent à partir de ce qu’elle ne voulait pas. Au fond, la construction d’un film est comme celle d’un livre, même savant, avec un processus d’accumulation puis de dégrossissement, une volonté d’aller « à l’os », même si on n’utilise pas tout. Le résultat formel n’est bien entendu pas identique, mais outre la démarche, la construction en récit se ressemble. L’exigence de qualité se traduit différemment, mais c’est la même, au fond.

La solide base de travail en amont a favorisé le tournage sur place et le montage ensuite, avec le tour de force de synthétiser l’essentiel en soixante-dix minutes, tout en cherchant à donner une grande profondeur aux êtres et aux choses.

(De g. à d) SATÔ Hikaru (habitante), Christine BOUTEILLER (la réalisatrice), Philippe PELLETIER, HATAKEYAMA Noami, Swann DUBUS (cameraman) - Août 2016.

En tant que géographe qu'elle est votre vision du géographe social aux confins des disciplines que sont la géographie et l'ethnologie ?

Ma réponse sera un peu pompeuse.

Quand Friedrich Ratzel a forgé le terme d’anthropogéographie en 1881, rapidement adoubé tout en étant changé en géographie humaine par Vidal et ses épigones, il le plaçait dans un ensemble plus vaste qu’il appelait biogéographie. Le sens de biogéographie s'est ensuite restreint, grâce à Emmanuel de Martonne, à l'analyse des espaces faunistiques et floristiques, mais l'impérialisme intellectuel et idéologique du "bio", du "vivant", a gagné d'autres plans. Je récuse cette conception par refus d’une naturalisation du social qui constitue un vaste piège, tendu hier comme aujourd’hui aux sciences sociales ainsi qu’à l’engagement politique (cf. les dérives de l’écologie et de l’écologisme). Mais il visait juste avec la combinaison anthropo + géo.

Les anthropologues en ont fait toutefois autre chose, les géographes aussi. Elisée Reclus a essayé de rabouter les éléments avec la géographie sociale qu’il prenait dans un sens très large (anthropologie, géohistoire, géopolitique).

Mais ces appellations n’ont de l’importance que jusqu’à un certain point, tandis que le cloisonnement disciplinaire — en fait institutionnel au sens lourd — est pesant. Le risque, en se focalisant sur les étiquettes, est de tomber dans le nominalisme ou dans une démarche déductive qui serait dogmatique (faire comme la discipline instituée nous le demanderait, fuir la pensée libre par peur ou conformisme…). Mais il est également important de rappeler cette histoire épistémologique pour savoir comment on se situait et comment on peut se situer, non pas dans la catégorie mais dans la démarche, non pas dans l’objectivité mais dans l’honnêteté intellectuelle (donner les points de vue).

Là où nous en sommes — dans le monde et pour la connaissance scientifique — l’enjeu à venir est non pas de naturaliser le social sous une forme ou sous une autre (parfois bien masquée), mais de faire converger géographie et anthropologie dans leur profondeur épistémologique, pour (re-)penser universalité et cosmopolitisme. Mais oui.

La délégation de prêtres shintô qui rentre chez elle (Imi, sur Kyûshû) est saluée sur le port d'Iwai-shima, 19 août 2016.

Les rencontres humaines sont au centre du documentaire. Est-ce aussi une nouvelle façon de penser la géographie ?

Eh bien, c’est à celles et ceux qui ont vu le film de nous le dire.

Je me contenterai de remarquer que cela ne me paraît pas si « nouveau » que cela, et que si jamais c’était le cas, c’est qu’il y aurait un problème quelque part… Ce qui ne serait pas surprenant vu le quantitativisme et la technobureaucratie dans laquelle nous baignons désormais, sur tous les plans, que ce soit au niveau de nos institutions que de notre quotidien de vie. Je n’ai pas de téléphone portable, je triche certes en utilisant l’ordinateur portable équipé du wifi, mais combien de temps vais-je tenir, et est-ce que ma résistance, d’abord toute personnelle, a du sens ? NB : je ne suis pas technophobe.

Les jeunes adolescents choisis pour la parade de kaidenma se préparent.

Que peut apporter ce film documentaire sur la politique nucléaire du Japon ?

On va être modeste et dire : pas grand-chose. Ou alors… Le sujet est tellement lourd que cela revient à bouger des montagnes et à déplacer des îles…

Quels sont vos projets d'études à venir... ?

Point de modestie ici : j’ai des projets à foison. Depuis tout petit, je m’intéresse à la géographie (âge de sept ans) et au Japon (âge de neuf ans), c’est en moi. J’adore lire et j’adore écrire, c’est une passion, d’abord contrariée par mes professeurs de collège et de lycée, revendiquée par moi-même. Je suis aussi un coureur des bois, un amateur de ski (hors piste, si possible) et de randonnée (et quand ça crapahute…).

Au Japon, quand j’étais étudiant puis chercheur-invité, j’ai beaucoup travaillé, méthodiquement, en me constituant une vaste documentation dans laquelle je puise généreusement. La Toile et Gallica sont arrivés, les recherches en sont ô combien facilitées ! Ensuite, c’est une question de gymnastique intellectuelle, de temps et d’engagement.

Outre ma rédaction, pour le moment en pointillés, des Notes d’Iwaishima, j’ai quelque chose en cours sur Le Japon vu par Élisée Reclus, une autre sur le Japon qui est top secret (j’ai l’idée et grosso modo le plan), plus une en coopération avec un ami japonais concernant un personnage japonais. Je viens de rédiger un livre sur La Géographie face à l’écologie, une histoire mouvementée, mais il est trop gros (30 chapitres) et mon éditeur m’a demandé de le réduire de moitié…

 

 

Ce lieu, situé au fond de l'île, est encore habité par un vieux paysan, Taira Manji. Personne n'est prévu pour prendre sa relève.

Vue du bourg d'Iwai-shima, en direction de l'est.


photos ©Philippe Pelletier